Robert Browning L'Anneau et le Livre
Édition bilingue Traduction de l’anglais et étude documentaire
par Georges Connes
Préface de Marc Porée Le Bruit du temps 1424 pages, 39 euros
2008
Par une belle journée de juin 1860, à Florence, où il réside depuis
plus de dix ans, Robert Browning achète à un bouquiniste de la place San
Lorenzo un «vieux livre jaune» qui réunit les documents relatifs à un
procès pour meurtre qui se tint à Rome en 1698 et devait lui inspirer
les 21000 vers de son long poème narratif, The Ring and the Book.
Pourquoi Robert Browning se passionne-t-il immédiatement
pour l’affaire Franceschini ? Est-ce parce que l’histoire de la fuite du
beau prêtre Caponsacchi et de la jeune Pompilia, qui tentent d’échapper
au terrible Guido Franceschini, fait écho à sa propre hardiesse,
lorsqu’il enleva Elizabeth Barrett pour la sauver des griffes de son
père, et l’épouser en secret en 1846 ? Sans doute, mais il y a plus :
l’histoire grotesque de ce triple meurtre est une formidable
démonstration des thèmes qui lui sont chers.
Reprenant la matière du « Vieux Livre Jaune », Browning
décide de raconter l’histoire de Guido et Pompilia du point de vue des
différents protagonistes de l’affaire, en douze monologues dramatiques,
un genre dont il est le maître incontesté.
Dans le premier, « L’Anneau et le Livre», le poète expose
une première fois l’affaire, mais aussi son propre projet et sa méthode.
Suivent dix monologues dans lesquels on entend successivement les voix
du peuple de Rome, partagé pour moitié entre les partisans de l’assassin
et ses accusateurs ; la noblesse romaine et ses dignitaires de haut
rang ; le comte Guido Franceschini, mari cruel et jaloux, qui a
assassiné sa jeune femme Pompilia et ses beaux-parents, Violante et
Pietro Comparini ; le jeune et beau prêtre Giuseppe Caponsacchi qui a
tenté en vain de sauver la pauvre femme ; Pompilia elle-même, qui
agonise quatre jours durant après avoir reçu vingt-deux coups de
poignard de la main de son mari, et se confesse sur son lit de mort ;
les avocats des deux parties, Arcangeli et Bottini, qui s’affrontent à
coups de prouesses rhétoriques et multiplient les arguties ; enfin le
vieux pape Innocent XII en personne, à qui la défense a fait appel en
dernier recours pour tenter de sauver la tête de l’assassin et de ses
quatre complices. La voix du poète résonne à nouveau dans le douzième et
dernier livre, « Le Livre et l’Anneau », avant de s’éteindre sur un
vibrant hommage à sa femme, la poétesse Elizabeth Barrett Browning.
Le livre, dont les quatre volumes paraissent entre novembre
1868 et février 1869, rencontre un succès considérable auprès du public
anglais. La critique parle de chef-d’œuvre du siècle et fait de Browning
le digne héritier de Shakespeare.
Comment expliquer un tel enthousiasme ? Il y a évidemment
l’affaire criminelle elle-même, riche en péripéties et rebondissements,
pour laquelle le lecteur se passionne d’emblée et est tenu en haleine
jusqu’à la dernière ligne – les zones d’ombre s’éclairant d’un monologue
l’autre jusqu’à lever le voile.
Il y a l’ampleur et le souffle de l’expression poétique, l’intensité et
l’originalité de la narration de Robert Browning, des vers d’une beauté
et d’une force étourdissantes, qui répondent à une maîtrise rythmique et
dramatique rarement égalée, le grotesque et l’humour permettant une
respiration là où la tension devient insoutenable. On est emporté,
dominé par la force narrative et l’imagination du poète.
On y retrouve les thèmes qui lui sont chers et qui nous parlent : la
nature de la vérité, la justesse de la perception humaine, les dilemmes
et contradictions inhérents à la nature humaine, Browning s’interrogeant
sur le rôle et la valeur du poète lorsqu’il s’agit de trouver
l’expression poétique propre à les refléter pour que les yeux du lecteur
puissent voir.
Et c’est une peinture acerbe de la société du XVIIe siècle –
le statut de la femme, les violences domestiques, les lois sur le
mariage et l’héritage, la responsabilité du clergé, l’importance
accordée à l’honneur – et des extrémités auxquelles elle conduit.
Georges Connes entreprend la traduction de The Ring and the Book
au beau milieu de la guerre, en 1942. Il l’achève un an et demi plus
tard, sous l’Occupation, et, passionné par son sujet, rédige une longue Étude documentaire
destinée à l’accompagner. Confié à Raymond Queneau juste après la
guerre, le manuscrit est perdu à Bruxelles et retrouvé des années plus
tard pour être publié en 1959 par les éditions Gallimard. Le livre
n’avait jamais été réédité depuis.
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Site de l'éditeur : http://www.lebruitdutemps.fr
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Après n’avoir longtemps été que
le mari de la poétesse Elizabeth Barrett ou le poète obscur de
Sordello, Robert Browning (1812-1889) avait fini, après la publication
de L’Anneau et le Livre et le succès obtenu par ce chef-d’œuvre, par
être célébré de son vivant comme le plus grand poète de l’époque
victorienne avec Tennyson, aussi célèbre dans son pays que Victor Hugo
chez nous. Browning néanmoins reste en France assez largement méconnu,
comme nombre de poètes d’outre-manche. Pourtant, ses liens avec notre
pays sont nombreux, à commencer par ceux qu’il entretint avec le
critique dijonnais Joseph Milsand (1817-1886) qui lui consacre quelques
articles dans la Revue des Deux Mondes et qui, jusqu’à sa mort, resta
son ami le plus proche et l’occasion de nombreux séjours en France. Ces
voyages en Bretagne, en Normandie, en Savoie et bien sûr à Paris,
laissent des traces dans son œuvre : Deux poètes du Croisic, La
Saisiaz, mais aussi ce poème au titre surprenant : « Le pays des
bonnets de nuit en coton rouge » (Red Cotton Night-Cap Country), qui
est une sorte d’Anneau et le Livre naturaliste, inspiré d’un fait
divers normand. De son vivant, malgré cette francophilie, malgré son
mariage avec Elizabeth Barrett qui a fait d’eux un des couples d’amants
les plus célèbres du XIXe siècle, Browning n’est pratiquement pas
traduit. Il faut attendre les années 1920 pour que paraisse un choix de
traductions en prose, dans les «Cahiers verts» de Daniel Halévy, chez
Grasset, précédé d’une importante étude sur lui par Mary Duclaux,
poétesse anglaise devenue française par ses mariages successifs avec
l’orientalise James Darmesteter, puis le professeur Duclaux de
l’institut Pasteur. Charles du Bos connaît l’œuvre et l’admire, ce
dont témoignent des passages de son journal dans les années 1922-1923
et un excellent petit livre, Robert et Elizabeth Browning ou la
plénitude de l’amour humain, qui ne parut que longtemps après sa mort,
en 1982. Gide lui aussi admire L’Anneau et le Livre et le mentionne
plusieurs fois dans son Journal. Peut-être cette admiration n’est-elle
pas étrangère à la publication du livre chez Gallimard en 1959. Par
ailleurs, des traductions paraissent, celles du professeur à
l’université de Bruxelles Paul de Reul (1871-1945) ouvriront la voie à
Georges Connes. Il traduit le difficile Sordello en 1935, puis Pipa
Passes qui paraît aux éditions Aubier Montaigne en 1937. En France, le
professeur de la Sorbonne Louis Cazamian (1877-1965) traduit Hommes et
Femmes en 1938. Mais l’audience de ces traductions ne sort pas du
cercle universitaire. Et la parution de l’excellente monographie de
Chesterton, Robert Browning, dans la collection « Vies des hommes
illustres » chez Gallimard en 1930 ne semble pas avoir changé les
choses, ni même la diffusion du film Miss Barrett en 1935, avec Norma
Shearer dans le rôle d’Elizabeth, ou les représentations de Miss Ba de
Rudolph Besier, au théâtre des Ambassadeurs en novembre 1934, alors que
la pièce est traduite chez Stock. En 1935 paraît également chez Stock
la traduction par Charles Mauron de Flush, merveilleux petit roman de
Virginia Woolf qui relate l’aventure des deux amants du point de vue de
l’épagneul d’Elizabeth. Après guerre, ni la thèse importante de
Bernard Brugière, L’Univers imaginaire de Robert Browning , ni
l’admiration que portait à Browning le moderniste Ezra Pound, ni même
le beau poème que lui avait consacré Borges, Browning décide d’être
poète, et les pages d’Enquêtes où il fait de lui un précurseur de
Kafka, ne lui vaudront le destin de son contemporain G. M. Hopkins, qui
fut traduit et admiré par Pierre Leyris et René-Louis des Forêts. Jorge
Luis Borges lui consacrera en outre deux de ses Cours de littérature
anglaise (Seuil, 2006) et précisera que si L’Anneau et le Livre avait
été écrit en prose, Browning serait considéré, à côté de Henry James,
comme un des pères de la modernité. La parution même de L’Anneau et
le Livre, en 1959, ne semble pas lui avoir valu autre chose qu’un
cercle d’admirateurs fervents. Henri Thomas, qui connaissait sans doute
l’admiration de Gide pour le livre, le mentionne plusieurs fois dans
ses Carnets. Mais quels sont les spectateurs du Rashomon de Kurosawa
(Palme d’or à Cannes en 1950) qui savent qu’à travers Akutagawa, c’est
à L’Anneau et le Livre que le film doit l’originalité de sa structure
narrative ? Étonnamment, la seule marque un peu visible de la
présence de Robert Browning dans la culture française de
l’après-guerre, on la doit à Jean-Luc Godard qui, dans Pierrot le Fou
(1965), fait réciter à Belmondo et Anna Karina le poème « Une vie dans
un amour » du recueil Hommes et Femmes :
« Ferdinand : Un poète
qui s’appelle revolver... / Marianne : Robert Browning / Ferdinand :
Pour échapper / Marianne : Jamais / Ferdinand : Bien aimé / Marianne :
Tant que je serais moi / Ferdinand : Et que tu seras toi / Marianne :
Aussi longtemps que nous vivrons tous les deux / Ferdinand : Moi qui
t’aime / Marianne : Et toi qui me repousses / Ferdinand : Tant que l’un
voudra fuir / Marianne : Cela ressemble trop à la fatalité. » |