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Christine Lavant
La Mal-née


Traduit de l'allemand (Autriche) par François Mathieu
Editions Lignes

80 pages, 12 euros
2008


Zitha – c’est ainsi qu’on l’appelle les rares fois qu’un nom lui est donné – est sans aucun doute une sœur de la pathétique héroïne de Das Kind, le premier des livres (et admirable) de Christine Lavant traduit en français (et publié par Lignes).
Elle est aussi une sœur de Christine Lavant elle-même, ce dont il n’y a pas lieu de s’étonner tant, chez elle, l’existence et la littérature sont indissociables, ce dont elle nous avait prévenus : « La véritable histoire de ma survie ou plutôt les images en miroir de moi-même, vous les trouverez plus ou moins mises en magie ou en poésie dans mes livres. »


La Mal-née, Zitha, est une bâtarde ; muette, tout le livre le dit ; demeurée, il le laisse longtemps imaginer. On ne la hait pas pour autant, on ne l’humilie pas (ou à peine plus que les enfants le sont souvent) ; elle est même aimée des petits et des grands que son monde minuscule mais inaccessible touche (un monde fait de joies furtives entre d’infinies désolations).

Qu’elle touche du moins jusqu’à ce que le prétendant de sa mère réactive auprès d’elle la vieille légende carinthienne des « changeons », monstres nés des amours des génies des eaux, et que ceux-ci échangent subrepticement à la naissance avec les enfants des hommes. De tels monstres, ne peut venir que le malheur, répand la légende. En réalité, si malheur il y a, c’est sur la Mal-née, sur le changeon que serait la Mal-née, qu’il va s’abattre. Elle doit être au moins battue (neuf fois), au pire noyée – ainsi que la légende l’exige pour que cesse la malédiction. En fait de malédiction, la seule réelle, celle qu’il va falloir à cet enfant endurer, cessera bien en effet, et avec sa mort, mais non sans que se superpose à l’archaïsme de la légende la réparation (la rédemption ?) due aux figures pures de l’innocence et de l’idiotie.
La Mal-née n’est pas moins admirable que Das Kind. Et le monde qu’il décrit, pas moins tragique. Mais la même étrange lumière baigne ces deux récits, qui ne doit rien au récit lui-même, désespéré, mais à la grâce – une grâce enfantine.

En 1988, Thomas Bernhard, écrivait, à propos des textes de Christine Lavant : « C’est le témoignage élémentaire d’un être abusé par tous les bons esprits, sous la forme d’une grande œuvre poétique que le monde n’a pas encore reconnue à sa juste valeur ». Christine Lavant, dont nous préparons l’édition des œuvres poétiques complètes, est en passe d’acquérir en France la stature majeure qui lui revient.





Autre livre de Christine Lavant publié en français

Das Kind (Editions Lignes-Léo Scheer, 2006)


Site de l'éditeur :
http://www.editions-lignes.com



























Née en 1915 à Sankt-Stefan dans la vallée de la Lavant, à mi-chemin entre Klagenfurt et Graz, à quelques kilomètres au nord de la frontière austro-slovène, morte en 1973, Christine Habernig, née Thonhauser, prend en 1948, lors de sa première publication, le pseudonyme de Lavant. Christine Lavant est une femme poète aux antipodes d’une certaine tradition du poète bien né et fortuné, fin lettré et voyageur, tel Rainer Maria Rilke. Neuvième enfant d’une famille de mineurs, frappée deux mois après sa naissance de scrofulose, puis de pneumonie, elle gardera toute sa vie les stigmates douloureux de sa petite enfance. Une cécité et une surdité partielles, des douleurs quasiment constantes, un état de dépression chronique l’accompagneront toute sa vie. En 1924, à l’issue d’une hospitalisation à Klagenfurt, l’enfant de neuf ans parcourt à pied les soixante kilomètres qui la séparent de chez elle. À quinze ans, le chemin de l’école étant devenu trop long pour elle, elle doit désormais gagner sa vie en faisant du tricot. En 1932, elle brûle son roman, qu’un éditeur de Graz avait accueilli favorablement, puis refusé. En 1933, à la suite d’une tentative de suicide, elle entre volontairement dans un hôpital psychiatrique pour tenter de comprendre son état. En 1945, une bibliothécaire qui ne sait plus quoi lui donner à lire lui confie les derniers vers de Rilke  : ce sera pour elle une révélation. Restée plus de vingt ans sans écrire, elle reprend la plume. Impressionné, l’un de ses médecins transmet ses poèmes à un éditeur, marquant ainsi le début de sa reconnaissance. L’œuvre de Christine Lavant tient en neuf volumes – quatre de poésie et cinq de proses – publiés, en allemand, par les éditions Otto Müller de Salzbourg.